Le courrier du manager – Cette semaine, Adèle offre ses conseils à Constance qui a fait une mauvaise rencontre. Constance s’est associée avec une manipulatrice. Entre chantage, compliments et humiliations, elle a tenté de construire le projet de ses rêves. Si elle a réussi à quitter l’horreur, elle essaie aujourd’hui de dépasser son traumatisme.

Chez Lik, nous souhaitons t’offrir un espace d’expression supplémentaire. Tu vas pouvoir raconter tes histoires, avec leurs nuances et leurs complexités. Pas de tabou ! Sens toi libre de nous écrire à coeur ouvert. Adèle te répond. Elle n’est ni médecin, ni psy, ni même coach. Adèle, c’est un peu la bonne copine qu’on rêve d’avoir !
N’hésite pas à lui écrire à adele@ouispoon.fr

Bonjour Adèle ! 

L’histoire que je vais te partager date de quelques années. J’étais encore étudiante, en année de césure plus exactement. J’ai fait la rencontre d’Elisabeth, une américaine d’une quarantaine d’année lors d’un stage. Elle semblait sortir tout droit de Gossip Girl. New-yorkaise, fille d’avocat et d’une cardiologue, diplômée de Columbia, 10 ans de carrière dans la pub pour un grand cabinet américain. Elisabeth était l’incarnation de la businesswoman, cultivée et ambitieuse.  Je le reconnais, ça faisait rêver.

On a commencé à sympathiser. Elle avait quitté New-York parce qu’elle avait perdu brutalement deux membres de sa famille dont sa mère. Elle a connu la dépression et a préféré recommencer sa vie à Paris. A ce moment, je la voyais comme une cabossée de la vie. Je la trouvais courageuse. J’étais admirative. Cerise sur le gâteau, elle avait la fibre entrepreneuriale.

Elle avait en parallèle un projet d’entreprise dans les cosmétiques. Les cosmétiques, ça me connait et surtout je voulais créer une boîte. Elisabeth et moi avons alors passé beaucoup de temps ensemble. Quand elle m’a proposée de la rejoindre pleinement dans le projet, pour moi c’était une évidence, une opportunité à ne pas refuser. Le projet était titanesque alors j’ai suggéré d’être trois et demandé à une proche amie de nous rejoindre. Oui, quitte à être aveugle et stupide, autant y aller à fond et embarquer du monde ! On a donc commencé à travailler à trois et on s’est associées.

Elisabeth s’est positionnée immédiatement comme le leader visionnaire. Elle avait de l’expérience et surtout avait déjà financé les formulations des produits (enfin sa famille). Elle était attentive et prenait le rôle de manager qui nous “accompagnait” et nous “guidait” dans nos travaux. Il y avait aussi une seconde Elisabeth, la bonne copine à qui on pouvait se confier, qui faisait des blagues limites, un “peu bitch” malicieuse. Je n’avais pas compris qu’elle commençait à tisser ses toiles.

Elisabeth brillait aussi par l’art du mensonge par omission. Elle nous a volontairement caché des informations clés pour le travail. Elle échangeait de son côté avec les laboratoires, modifiait les formulations sans en avoir les compétences, diffusait l’information quand cela l’arrangeait…. Elle créait volontairement des situations de flou et donc d’insécurité. Son argument : “Mais ma fille, faut te mettre à la page.” C’était toujours ma faute.

Mais l’aspect le plus pesant était le temps qu’elle réclamait. Elle voulait être omniprésente dans nos vies. Au-delà du travail. Elle appelait tard le soir, parfois pour le travail mais surtout pour discuter dans le vide. Je ne devais rater aucun appel, justifier tout mon agenda. Elle trouvait toujours une excuse “pro” pour expliquer son comportement. Elle soulignait constamment son engagement total pour le projet. Oui, j’étais encore étudiante avec des examens, une famille et des amis. Elle ne supportait pas être au second plan.  J’étouffais littéralement. J’ai commencé à moins voir ma famille, à ne plus voir mes amis. Dès que je tentais de passer du temps avec d’autres personnes, j’avais le droit à l’excuse “Moi je suis seule, j’ai perdu des proches et je ne me plains jamais”. Petit à petit, je m’isolais de tout.

Ce petit diable s’amusait aussi à semer la discorde entre moi et la troisième associée. Elle nous mettait en compétition et jouait de nos points faibles. Je manque de confiance en moi, d’assurance et je ne suis pas à l’aise avec mon physique. Un terrain de jeu pour elle. J’avais le droit constamment à des remarques sur mon poids, ma manière de manger, à quel point je n’étais pas présentable ni désirable (surtout face à des investisseurs). Notre associée était belle et distinguée, donc c’était elle qui devait être en avant. A l’inverse, elle lui disait qu’elle n’était pas assez productive, ni pertinente ni brillante. C’était un frein pour le projet.  Elisabeth adorait lui rappeler que j’étais un petit génie dans le seul but de la rabaisser.

Les derniers mois passés avec elle ont été infernaux. Elle n’était jamais satisfaite de nos travaux. Elle faisait régner la terreur. Elle hurlait, rappelait son investissement financier, son temps, que c’était le projet de sa vie. J’avais un poids immense sur les épaules, me sentais nulle. Je me sentais profondément seule et engagée émotionnellement à une femme qui me faisait de la peine. Qu’est-ce que représentaient mes problèmes face à ce qu’elle avait vécu ? Je portais sa souffrance et sa solitude. A cette époque, je n’étais consciente de rien.  J’arrivais à justifier son comportement. Pour moi, c’était la brillante businesswoman qui se battait pour son projet et c’était à moi de tout accepter. C’était presque logique, pour réussir il faut se sacrifier.

Enfin,  Elisabeth a montré des faiblesses.  A l’approche de l’anniversaire de la mort de sa mère, elle se montrait de plus en plus instable psychologiquement. Elle refusait d’assister à nos rendez-vous, était agressive avec nos potentiels partenaires… Elle mettait clairement en péril le projet mais c’était toujours ma faute ou celle de notre associé. Puis un jour,  elle a eu le mot de trop. Elle a injurié notre associé de “petite conne”. J’ai eu à ce moment précis le déclic. J’ai dit “stop” et c’est à ce moment que j’ai décidé que c’était la fin.

Je t’épargne la fin nauséabonde, les menaces que j’ai pu recevoir, ses magouilles pour récupérer nos parts. C’est assez vil mais ce n’est pas le plus important. Avec le recul, je n’arrive pas à comprendre “mon déclic”.  Je n’arrive pas à comprendre comment j’ai pu laisser quelqu’un se jouer de moi. J’étais complètement sous son emprise et c’est assez terrifiant. Quelques année après, j’ai encore bien du mal à en parler parce que les séquelles sont bien présentes.

Avec le recul, j’ai compris que j’ai eu affaire à une perverse narcissique. Je n’arrive plus à faire confiance, je suis constamment dans un rapport de défiance. J’ai l’impression de feindre d’être sociable et de m’ouvrir aux gens. Ensuite, je porte mes incertitudes et mon manque de confiance en moi, de véritable boulets.  Cette expérience a exacerbée tout cela. Je suis arrivée à un âge où les individus gagnent en confiance et se consolident alors que je peine à oublier cette période. Alors Adèle, as-tu des conseils pour digérer ce trauma ?

Constance


Salut Constance, 

J’ai lu et relu ta lettre. Je n’arrive pas à me défaire du sentiment de malaise que j’ai quand je te lis. Je dois t’avouer que je ne savais pas comment commencer cette réponse.  J’étais perplexe et je le suis encore. La seule chose dont j’étais certaine, c’était de choisir ton témoignage.  

J’ai été troublée et surtout effrayée. J’ai eu la chance de ne pas rencontrer dans ma vie professionnelle des individus aussi toxiques. J’ai également été surprise car j’étais convaincue que le profil du “pervers narcissique” se trouvait dans la sphère privée, sous le schéma plus classique  du couple. J’ajouterai également que c’était pour moi une dérive purement masculine. Ton histoire m’a donc amenée à faire des recherches pour répondre à mes questions. J’ai tellement entendu ce terme, j’avais besoin de clarifier et de comprendre. J’espère que tu ne m’en voudras pas d’utiliser ton témoignage à des fins pédagogiques. L’idée aussi de ce courrier est de sensibiliser le lecteur.

Commençons par la définition d’un pervers narcissique ! Dès 1986,  Paul-Claude Racamier, psychanalyste et psychiatre, a été l’un des premiers à utiliser cette expression. Il définit cette forme de perversion comme étant «une façon organisée de se défendre de toute douleur et contradiction internes et de les expulser pour les faire couver ailleurs, tout en se survalorisant, tout cela aux dépens d’autrui[3]. » Je tiens également à préciser que tu peux retrouver beaucoup d’études sur le sujet mais que ce n’est pas reconnu en médecine et n’a aucun fondement juridique. Constance, si tu souhaites en savoir plus sur le sujet, je t’invite à lire Paul-Claude Racamier –  De la perversion narcissique et l’ouvrage Le harcè­lement moral, la violence perverse au quotidien de Marie-France Hirigoyen.  Je ne sais pas si comprendre le mécanisme de ce type de personne, t’aidera à aller de l’avant mais je suis persuadée que tu pourras mieux te protéger.

J’ai également fait des recherches plus spécifiques au monde du travail. Compliqué d’obtenir des informations pertinentes sur le sujet. Mais, c’est lié au profil qui est très difficile à démasquer. On compterait 3% de pervers narcissiques dans le monde professionnel. Je suppose que de ton côté tu as aussi fait des recherches… Il y a des centaines d’articles sur comment se défaire d’un pervers narcissique aux conseils très abstraits.  Mais as-tu remarqué le peu de témoignages ? Très peu d’exemples. Je n’ai pas trouvé une histoire aussi édifiante que la tienne. Alors un grand merci de partager cela avec moi et le reste de la communauté. Tu vas aider beaucoup de personnes.

Revenons à nos moutons, donc ta question ! Ta lettre m’a marquée par le ton très froid, cette mise à distance. On pourrait presque croire qu’un autre a rédigé cette lettre pour toi. Je te trouve également rude avec toi même. Tu te traites d’idiote quand je vois du courage et de l’ambition. Je pense que la première étape est d’accepter. Ce n’est pas de ta faute si une personne a décidé de jouer avec ton empathie. Il ne faut pas avoir honte d’avoir fait preuve de compassion.

 “Je n’arrive pas à comprendre comment j’ai pu laisser quelqu’un se jouer de moi.” Je ne pense pas que répondre à cette question t’aidera à aller de l’avant. C’est arrivé ! Tu as fait une mauvaise rencontre. Ne questionne pas ton discernement. Ces personnes ont l’intention de tromper, de feindre et de faire du mal. Tu ne sondes ni les coeurs  ni les âmes. Sois clémente avec toi-même, Constance. Tu n’as rien à te pardonner.  

Dorénavant, ton unique responsabilité envers toi est d’avancer et de te protéger.  Cela se fera à ton rythme. C’est normal de ne plus avoir confiance, d’être dans la crainte de revivre cette situation. La confiance se gagne. Je partage pour d’autres raisons cette difficulté à m’ouvrir aux autres. Mais je n’ai plus honte. J’ai le droit de refuser, de demander du temps et surtout de prendre le temps de construire un cercle de confiance. Je ne te cache pas que cela suscite des questions. Je tiens à être transparente avec mon entourage. Pour moi, les relations humaines doivent être nourries, développées progressivement car je sais combien c’est agréable de partager, d’avoir confiance et de connaître ce sentiment de sécurité. Cela requiert du temps et de la volonté. Sur ce point, je ne fais pas la distinction entre la sphère privée et le travail. Les relations entre collègues se construisent aussi.

Je n’ai pas de recette magique à te proposer. Tu as compris mon message, c’est un appel à la clémence. Il n’y a pas de course effrénée à mener. Nous gérons tous nos failles, nos craintes et à notre rythme.  Pense à revenir à l’essentiel, ta famille et tes amis dont tu parles dans ta lettre, pour rompre l’isolement. C’est une véritable source d’énergie et de réconfort. Enfin, je peux également te recommander de consulter et d’être accompagnée dans la gestion de ce traumatisme. Ce n’est pas simple, c’est un travail sur toi que tu vas devoir mener. L’aide d’un professionnel n’est jamais de trop. Tu peux commencer par ton médecin traitant qui saura te diriger vers les bonnes personnes. 

Je ne sais pas si je t’ai été d’une grande aide. Sache que j’ai été touchée par ton témoignage. Encore merci ! Je te souhaite de trouver l’apaisement, un bel environnement de travail et d’être entourée de belles personnes. 

Si tu as d’autres questions, tu peux toujours m’écrire. Il y a également l’application Lik – Learning is king dans laquelle tu peux écrire à un Pool de top managers qui t’offrira plusieurs éclairages sur des situations du quotidien. 

Adèle de Lik